Un historique détaillé de la phytosociologie et de l’évolution de ses définitions et concepts, est donné dans plusieurs articles de Géhu (1993, 2010a, 2010b) et Bioret (2010). Royer (2009) a synthétisé les méthodes dans un ouvrage pédagogique le « petit précis de phytosociologie sigmatiste ».
Définitions
La phytosociologie, née au début du 20ème siècle, prend ses racines chez les phytogéographes du 19ème siècle qui avaient bien observé que les plantes n’étaient pas réparties au hasard dans la nature mais plutôt sous forme de « sociétés ». La définition officielle et plus moderne, d’« association végétale », a été donnée au congrés international de botanique de Bruxelles en 1910 par Flahaut et Schröter :« une association végétale est un groupement végétal de composition floristique déterminée, de conditions stationnelles et de physionomie homogènes ». L’association constitue ainsi l’unité de base en phytosociologie. Braun-Blanquet (1915 , 1928) enrichit cette définition en la complétant par deux points nouveaux : notions de stabilité et d’équilibre dynamique et individualisation d’espèces caractéristiques au sein du cortège floristique. D’après Braun-Blanquet (1915) « Une association est un groupement végétal plus ou moins stable et en équilibre avec le milieu ambiant, caractérisée par une composition floristique déterminée dans laquelle certains éléments exclusifs ou à peu prés (espèces caractéristiques) révèlent par leur présence une écologie particulière et autonome ».
A cette époque les auteurs scandinaves de l’école d’Uppsala (Du Rietz 1921, 1930, Osvald 1925, Lippmaa 1938…) développent une approche par « soziations », micro-unités où les strates et les espèces constantes sont privilégiées. Elle est plus ou moins reprise plus tard par Gillet et al. (1991) sous le nom de phytosociologie synusiale intégrée, fondant les unités de base selon une séparation des différents groupes biologiques et des strates physionomiques. Elle peut faciliter l’étude de certains milieux, en particulier les micro-habitats mais n’est toutefois pas partagée par la grande majorité des chercheurs européens qui privilégient l’approche phytocénotique (Theurillat et al., 2021).
Guinochet (1954) donne une définition élargie de la phytosociologie, comme « étude des communautés végétales du point de vue floristique, écologique, dynamique, chorologique, et historique » puis en expose les méthodes actualisées (1973) . Plus récemment Géhu (2006) reprend cette définition et la complète pour qualifier l’association végétale , unité de base de cette science, comme « type de communauté végétale élémentaire… aux qualités particulières de nature floristique, physionomique, écologique, dynamique, chorologique et historique ».
Cette science se fonde sur une collecte de données qualitatives et semi-quantitatives au moyen de relevés floristiques où chaque espèce est affectée d’un coefficient d’abondance-dominance (parfois associé à un coefficient de sociabilité), sur une surface homogène supérieure à l’aire minimale. Suit une phase analytique comparant et regroupant ces relevés sur la base de leur composition floristique au sein de tableaux successifs, de plus en plus élaborés, tableaux de relevés, puis tableaux synthétiques (ou synoptiques). Elle aboutit ainsi à l’élaboration d’un système de classification hiérarchisé, qui s’appuie sur l’association végétale comme unité de base, et sur des unités supérieures, alliances ordres et classes, visant à une description détaillée et globale de la végétation. Pour cela de nombreuses recontres entre chercheurs ou « prodromes » sont nécessaires, visant à trouver un consensus, concernant des zones géographiques et des végétations spécifiques, et des classifications régionales puis nationales sont élaborées progressivement.
Au-delà des strictes données floristiques la phytosociogie s’appuie une démarche globale et pragmatique intégrant d’autres variables permettant de mieux comprendre le déterminisme et les processus de la végétation, variables écologiques, dynamique, aspects spatiaux et chorologiques, perturbations et pressions d’origine anthropique.
Historique et situation actuelle
Braun-Blanquet, père de la phytosociologie, bénéficie d’un rayonnement international principalement en raison de son ouvrage magistral « Pflanzensoziologie » (1928) et sa traduction anglaise « Plant sociology » (1932) réactualisé en 1964. Cet ouvrage ainsi que ses autres travaux, notamment sa thèse (1915), ceux menés en collaboration avec Pavillard (1922, 1930) ou par ce dernier auteur (1935) théorisent la phytosociologie sigmatiste. Braun-Blanquet est l’un des principaux initiateurs de la Station Internationale de Géobotanique Méditerranéenne et Alpine (SIGMA), association loi 1901, créee en 1930 à Montpellier et dont il devient directeur. La SIGMA se développe et reçoit de nombreux chercheurs venus du monde entier. Á cette même période Reinhod Tüxen crée en 1927 à Göttingen le « Floristisch-soziologische Arbeitsgemeinschaft » groupe de travail qui publie sa propre revue, les « Mitteilungen » (Communications) et développera la phytosociologie sigmatiste en Allemagne et au-delà, notamment dans le cadre de l’Arbeitsstelle für theoretische und angewandte « Pflanzensoziologie », station de recherche qu’il crée en 1964 à Todenmann uber Rinteln et qui fonctionne jusqu’à son décès en 1980, année commune de la disparition de ces deux pionniers.
Au cours du 20ème siècle, dans toute l’Europe et au-delà, la phytosociologie se développe sous l’impulsion de nombreuses personnalités appartenant ou non au monde de la recherche, et, apportant ainsi un développement considérable des connaissances des végétations de nombreuses régions. Parmi ces centaines de scientifiques on peut citer de manière non exhaustive, des personnalités historiques comme Eric Oberdorfer, Harro Passarge, Rolf Nordhagen, Marcel Guinochet, Jean-Marie et Jeannette Géhu, Salvador Rivas-Goday, Salvador Rivas-Martinez, Sandro Pignatti, Edoardo Biondi, Victor Westhoff, Emil Hadač, Jaromir Klika, Emilie Bálátová-Tuláčková, Akira Miyawaki, Eduard Rübel, Koch Walo… De nombreux phytosociologues se regroupent au sein de la F.I.P. (Fédération Internationale de Phytosociologie crée en 1990) ou de l’E.V.S (European Vegetation Survey, crée en 1992) et des revues internationales comme Vegetatio, puis Phytoceonologia, Tüxenia, les documents et colloques phytosociologiques, Braun-Blanquetia… sont porteuses de leurs travaux.
En France si de nombreux laboratoires sont actifs pendant la deuxième moité du 20ème siècle, plusieurs structures jouent un rôle majeur pour développer les recherches phytosociologiques.
L’amicale de phytosociologie fondée en 1969 qui deviendra en 1982 l’Association Internationale Amicale Francophone de Phytosociologie et la station internationale de phytosociologie de Bailleul fondée par Jean-Marie et Jeanette Géhu qui deviendra en 1986 le Centre Régional de Phytosociologie. Ces deux organismes rayonneront en France et au-delà organisant les « Colloques » et publiant les Documents Phytosociologiques, en partenariat avec l’université de Camerino, sous l’égide de Jean-Marie Géhu et Franco Pedrotti.
Le laboratoire d’écologie végétale de la faculté des sciences d’Orsay fut crée en 1962 par George Lemée, phytosociologue et écologue, devenu unité de recherche et d’enseignement associée au CNRS en 1967 à l’initiative de Marcel Guinochet autre phytosociologue et biosystématicien, sous le nom de Laboratoire de taxonomie végétale expérimentale et numérique. Orsay sera ainsi le creuset d’un grand nombre de travaux phytosociologiques, publiant la première flore phytosociologique de France, initiant et développant les méthodes d’analyse numérique multifactorielles, et produisant jusqu’au milieu des années 1990, de nombreux mémoires de DEA et près d’une cinquantaine de thèses.
Depuis cette période, malheureusement, la phytosociologie a considérablement régressé en France dans les institutions officielles de recherche et d’enseignement supérieur à quelques exceptions près comme le laboratoire Geoarchitecture à l’université de Bretagne occidentale et UniVegE à Clermont-Université-Auvergne. Les conservatoires botaniques nationaux, en tant qu’associations ou collectivités territoriales, ont plus ou moins pris le relais, mais sans avoir la possibilité d’approfondir les recherches, sans être habilités à encadrer des thèses ni d’enseigner en formation initiale, et sans publier dans des revues scientifiques internationales évaluées par les pairs. Leurs actions de valorisation sont toutefois intéressantes et ils contribuent par la publication de catalogues d’habitats à la connaissance phytosociologique. La phytosociologie scientifique est aujourd’hui aussi portée par des indépendants ou des personnes qui contribuent encore, à l’intérieur de leurs institutions, par des études approfondies, à phytosociologie française.
Contrairement à la situation française, la phytosociologie académique est bien vivante dans toute l’Europe et au delà, où elle est pratiquée par des équipes de recherche, en particulier au sein de l’European Vegetation Survey (E.V.S.), groupe européen de l’I.A.V.S. (International Association of Vegetation Science) : Allemagne, Espagne, Italie, Portugal, Pays-bas, Autriche, Suisse, Pologne, Hongrie, Slovaquie, Roumanie, République tchèque… Dans ce dernier pays le groupe des sciences de la végétation de l’université Mazaryk de Brno, conduit par Milan Chytrý est actuellement une structure de recherches en phytosociologie et sciences de la végétation, qui rayonne mondialement. Cette science progresse aussi dans d’autres continents, Amérique du Nord et du Sud et Eurasie. En effet la demande est forte auprès des acteurs de l’environnement, qui ont besoin d’études détaillées dans des régions encore peu connues et de réponses aux problèmes toujours grandissants de conservation, gestion et restauration des habitats naturels et semi-naturels.









